Volette
Maître Jouteuse
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Jane Austen
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Margareth n’avait pas énormément de certitudes dans la vie, mais elle savait deux choses :
— Sultan, le vieux chat que son ex lui avait abandonné lors de leur séparation, avait essayé de l’étouffer deux fois dans son sommeil en s’asseyant sur son visage, et était donc en quête de vengeance mal placée ;
— Elle ne pouvait se résoudre à mourir asphyxiée par un félin ingrat sans tester au moins une fois les applications de rencontre.
Elle fit donc ce qu’une femme raisonnable, abandonnée et légèrement menacée par un chat, fait dans de telles circonstances : elle choisit une photo flatteuse, un sourire honnête et une phrase d’accroche qui ne l’était pas tout à fait. À peine son profil publié, un certain monsieur Valmore lui écrivit avec une promptitude qui eût été charmante, si elle n’avait été précédée de deux compliments sur ses yeux et d’une question sur Sultan. — Vous connaissez les chats ? demanda Margareth, méfiante. — Je crains de les connaître trop bien, répondit-il. Et je souhaite apprendre à connaître vous. C’était, pensa-t-elle, une faute de grammaire pardonnable ou une délicieuse promesse. Sultan, juché sur le dossier du canapé, cligna des yeux avec une autorité suspecte, comme s’il désapprouvait déjà cet homme.
Il ne lui en fallut pas plus.
Les notifications s’amoncelaient, les « saluts ça va » et « tu fais quoi beauté » se succédaient, toutes plus originales les unes que les autres, mais Margareth se sentait soudain prise d’une affection toute particulière pour cet homme qui avait, semble-t-il, développé une méfiance vis-à-vis des greffiers.
Elle se leva du divan pour poursuivre ses messages en paix — ne sait-on jamais.
« D’où vous vient cette délicieuse aversion pour les chats ? » écrivit-elle.
Monsieur Valmore tarda moins à répondre qu’un homme de mérite ne tarde d’ordinaire à flatter une femme qui l’écoute. « D’une vieille dette, madame. J’aimai un jour une personne qui préférait son chat à ma conversation. Je fus vaincu. » Margareth sourit malgré elle. Voilà donc le crime : l’amour blessé par un félin de province. Elle allait répliquer avec esprit lorsqu’un heurt sourd la fit lever les yeux. Sultan, déjà monté sur la table, contemplait son téléphone avec l’expression d’un juge offensé. Puis, d’un air très décidé, il posa une patte sur l’écran. — Non, dit Margareth. Pas encore. Mais l’application venait d’ouvrir un nouveau profil, et le nom qui s’y affichait la fit pâlir agréablement : Monsieur Valmore demeurait à trois rues de chez elle.
C’était décidément la journée de toutes les audaces.
Margareth fila dans sa salle de bain pour s’inspecter rapidement.
« Pour quelqu’un de 48 ans, tu en parais 46 et demi ! » lui avait un jour dit son amie Taylor.
Elle noua un petit carré en soie autour de son cou, pris ses clés et sorti rapidement, le chat la suivant du regard avec dédain.
« Je ne peux qu’imaginer votre frustration, j’ai personnellement toujours pensé que les matous manquaient de répondant » écrivit-elle alors qu’elle se rendait à la terrasse de son café préféré. Le fait qu’il se trouvât pile dans la même rue de Monsieur Valmore n’était qu’un heureux hasard.
À peine eut-elle envoyé ces mots qu’une réponse parut : « Vous me plaisez déjà par votre injustice. Les chats se taisent, mais ils jugent ; les hommes parlent, et c’est bien pis. Puis-je vous offrir un café et une preuve de mon civisme ? Je laisse le mien à distance. » Margareth releva les yeux. Sur la terrasse, un homme levait la main avec une réserve si exacte qu’elle en devint presque suspecte. Il n’avait rien du séducteur bruyant des applications ; c’était un tort que beaucoup de femmes commettaient, de préférer l’agrément assuré à la politesse inattendue. Sultan, resté à la fenêtre de l’immeuble, l’observait comme s’il prévoyait déjà la tempête. Margareth hésita seulement le temps qu’il faut pour qu’un cœur raisonnable perde sa sagesse, puis s’avança vers lui.
« Monsieur Valmore » lui dit-elle en inclinant à peine son visage.
« J’espère que votre félin ne m’en tiendra pas rigueur de vous avoir subtilisé à sa mâtinée. Puis-je ? »
Il tendit sa main en signe d’invitation, un léger sourire sur le visage.
« Laissons les chats de côté le temps de notre café, voulez-vous ? Je suis ravi de pouvoir passer ce moment avec vous. »
Un serveur arriva pour prendre leurs commandes.
Margareth demanda un thé au jasmin, ce qui provoquât un fort étonnement du côté de Valmore.
« Vous êtes dans un café réputé pour sa torréfaction, je vous propose que nous prenions deux expressos, vous m’en direz des nouvelles. »
Elle allait répliquer quand une voix doucereuse l’interpella :
« Ma chère Maggie, je vous avais bien dit que cette crème pour le teint allait vous faire paraître encore 6 mois de moins » lui.
Margareth se retourna et découvrit Taylor, radieuse, trop bien coiffée pour une rencontre fortuite et trop satisfaite pour en être une. — Taylor, dit-elle avec une froideur qu’un meilleur ami seul pouvait reconnaître, si vous êtes venue inspecter mon visage, c’est que vous n’avez plus d’âme. — J’en ai une, répondit l’autre. Elle s’ennuie seulement moins que la vôtre. Monsieur Valmore, fort courtois, se leva. Son regard passa de l’une à l’autre avec l’attention d’un homme qui comprend trop tard qu’il n’a pas été invité seul. — Nous nous connaissons ? demanda-t-il. — Hélas, dit Taylor. Je connais ses catastrophes, et elle connaît mes conseils. Margareth, qui n’aimait ni les surprises ni les jugements bienveillants, comprit alors que son thé au jasmin serait la moindre épreuve de l’après-midi. Taylor s’assit sans demander permission, Sultan apparut sur le rebord de la fenêtre voisine comme un témoin d’outre-tombe, et Valmore, fort imprudemment, sourit encore.
« Mais asseyez-vous, je vous en prie ! » balbutia Valmore, qui n’aimait pas perdre le contrôle d’une situation - où tout du moins en comprendre les enjeux immédiats.
Margareth s’était refermée instantanément. Leurs expressos arrivèrent au moment où celle-ci allait se lever pour se repousser le nez.
Le visage du serveur vira au cramoisi lorsque l’intégralité des deux tasses se déversa sur le chemisier de Magie lors de leur accrochage.
Cette journée audacieuse devenait de plus en plus ubuesque.
Au loin, la fenêtre entrouverte d’où se tenait Sultan était désormais grand ouverte.
Margareth se leva d’un bond, davantage pour sauver sa dignité que sa toilette.— Ce n’est rien, dit-elle avec une fermeté qui contredisait son chemisier. Taylor, charmée par le spectacle, avait déjà sorti son mouchoir ; Valmore, lui, cherchait une solution honorable à un désastre qu’il n’avait pas provoqué. Quant au serveur, il balbutiait des excuses si excessives qu’elles devenaient presque une accusation. C’est alors qu’un miaulement retentit, sec et triomphant. Sultan, sur le rebord de la fenêtre grande ouverte, fixait la scène avec une satisfaction intolérable, comme s’il eût enfin obtenu sa revanche. Margareth le fusilla du regard. — Je vois, murmura Valmore. Votre ennemi n’est pas seulement félin ; il est parfaitement organisé. Elle faillit rire. Un homme qui savait prendre un invraisemblable comte comme une démonstration d’esprit n’était pas sans mérite. Mais déjà Taylor se penchait vers elle, un sourire tout à fait inadapté à la circonstance. — Maggie, dit-elle, je crois que votre chat a de bien meilleures manières que votre prétendant.
« Ce n’est pas mon chat » répondait sèchement Margareth, puis, confuse de s’être livrée à ce sujet trop tôt dans une rencontre romantique — mais était-ce encore un rendez-vous galant ? — elle s’excusa pour aller rincer son chemiser.
Elle n’adressa un regard à personne en quittant la table, ni Valmont et son embarras, ni Taylor et son air narquois, et encore moins ce satané Sultan, toujours au bon endroit au bon moment.
Après quelques secondes d’un silence assourdissant, Taylor toisa le serveur, qui ne savait plus quoi faire de ses mains « Et bien qu’attendez-vous, rapportez-nous à nouveau 3 expressos ! » puis, se tournant vers Valmont « j’adore les grains bien torréfiés. »
Margareth plongea soudain ses yeux dans ceux de Valmore. Une audace bien plus grande que celle qui l’avait poussée à s’inscrire sur une application de rencontre s’était soudain emparée d’elle. Après tout elle ne pouvait pas tomber bien plus bas ; son rendez-vous galant s’était transformé en théâtre de petites humiliations avec son ancienne camarade de classe, ce monsieur tout à fait convenable avait dû succomber au charme de Taylor, cette accapareuse d’attention de 10 ans sa cadette, et son chemisier était désormais fichue et ce chat du diable était là pour se délecter de ce spectacle pitoyable.
Valmore fut encore plus déstabilisé par son regard.
Margareth allait répliquer, quand Taylor sortit soudain de son mutisme de 30 secondes « quel est votre signe astro monsieur Valmore ? »
Le serveur revint avec leurs 3 cafés.
Emportée par sa toute nouvelle énergie, Margareth demanda son thé au jasmin.
« D’aussi loin que je me souvienne, la simple odeur du café me donne des haut-le-cœur. »
Valmore inclina poliment la tête « vous avez raison alors, je prendrais le vôtre. Je vous prie de m’excuser pour cette initiative fort présomptueuse de ma part ». Margaret sentit le rose lui monter aux joues. Elle aimait cet aspect d’elle qui ne courbait pas l’échine si facilement, et si sa petite révolution du jour devait être celle du thé au jasmin, ainsi soit-il.
« Ou vous êtes-vous rencontrées toutes les deux ? » osa Valmore, qui sentait une hostilité de plus en plus haute entre les deux femmes.
« À l’école de journalisme », lâcha sèchement Taylor.
Pendant ce temps, Sultant, qui s’ennuyait de nouveau, se rapprochait tranquillement de la chaise de Valmore.
Alors que Sultan s’apprêtait à bondir sur sa nouvelle proie, Margareth le saisit dans ses bras.
« Ma chère Taylor, je pense qu’il est temps pour moi de vous confier cette boule de poils. » La principale intéressée agitait sa main en signe de protestation. « Écoutez-moi jusqu’au bout avant de décliner ma proposition.
Voilà bien des années maintenant que nous nous connaissons. Nous avons évolué ensemble, assisté au meilleur comme au pire de ce qu’une existence peut offrir, pour l’une et pour l’autre. Ne nous voilons pas la face, j’ai traversé de multiples tempêtes, mais la vie ne vous a pas épargnée non plus. Et parfois, nous nous retrouvons à des endroits qui ne nous correspondent pas. C’est aussi le cas de cette boule de poil — elle tenta de masquer une moue de répulsion qui se vit malgré tout — Sultan n’a pas choisi d’être abandonné à son triste sort avec une femme qui n’a que très peu d’intérêt pour lui. »
Le chat se mit à feuler, il n’appréciait pas d’être entravé dans ses mouvements de la sorte.
Valmore comprenait de moins en moins ce qui se jouait sous ses yeux, mais avait cependant 2 expressifs pour se donner une contenance.
« Voyez comme il a l’air exaspéré ? Ce matou mérite autre chose. Et vous aussi, ma chère amie. Car voyez-vous, Sultan pourrait vous apporter exactement ce dont vous avez besoin en ce moment… »
« Au diable la réflexion, après tout nous n’avons qu’une vie ! »
Taylor s’empara du chat qui ne réagissait plus aux nombreuses manipulations dont il avait été l’objet, et se laissait désormais gratouiller par sa nouvelle colocataire.
« Après tout, en 2026, qui a encore besoin d’un mari ? »
Sans faire mine de remarquer le regard affecté de Margareth, elle se leva rapidement, laissant son expresso si bien torréfié.
« Maggie, ma chère, je passerai chez toi récupérer ses affaires quand tu auras 5 minutes. »
Elle posa la main sur l’épaule de sa camarade « Maggie, si je puis me permettre, ce cher monsieur a demandé depuis combien de temps j’étais seule et quels étaient mes goûts sur la gente masculine, lorsque tu réparais les dégâts du serveur sur ton chemisier. »
Elle jeta un regard en coin à Valmore « si tu peux te passer de chat, tu peux te passer de n’importe quelle présence. »
Puis elle ne partit sans un regard, ni pour l’un, ni pour l’autre.